Dans le cadre d’octobre rose, au cours duquel le ministère de l’Intérieur n’hésite pas à communiquer pour apporter son soutien aux victimes du cancer, nous te proposons de lire le témoignage de Sylvia, Brigadier-Chef de Police.
Merci à Sylvia pour les mots suivants :
« Je suis entrée en tant que Gardien de la Paix en 2001, Officier de Police Judiciaire depuis 2015. Je lutte depuis l’année 2016, alors affectée en brigade des mineurs, contre un cancer du sein ayant récidivé récemment. J’avais 40 ans. Si les traitements et la maladie ont engendré et engendrent encore des arrêts maladie, je bataille pour revenir travailler régulièrement malgré les douleurs, présente au service dès que je peux, j’ai besoin de sortir la tête des hôpitaux, examens et analyses pour tenir. Beaucoup trop d‘années que ça dure, et même si mon oncologue est plutôt mignon je me passerai bien de nos tête-à-tête. Si mes collègues ne sont pas toujours très tendres, voir leurs sales trognes et entendre leurs conneries me font plus de bien que de rester à me morfondre seule à la maison, en attendant le résultat de la prochaine analyse, du prochain examen, et savoir à quoi je vais devoir m’en tenir. Des rayons, une nouvelle chimio, encore une opération ? Vous imaginez bien qu’avec ce que le quotidien m’amène comme surprises régulièrement, c’est pas la fête tous les jours. Je suis maman solo de deux filles, dont l’une fait des études de médecine, et pour laquelle, en plus du versement du loyer de mon habitation, je paie une location d’appartement afin de la mettre dans les meilleures conditions, proche de sa fac et loin de moi. Téléphone, électricité, gaz, courses, car même malade il faut bien se nourrir, assurances, voiture pour aller travailler dès que je peux, comme tout le monde. Les traitements contre la maladie n’agissent pas contre les charges… Mes filles avaient 9 et 12 ans lorsque la maladie a fait surface la première fois, et pour elles non plus ça n’est pas facile. Vivre dans la peur que leur mère y reste, la voir souffrir, dans les vapes, en pleurs, sourire à nouveau puis retourner dans les cycles infernaux que fait surgir la maladie. Est-ce une vie sereine et détendue d’enfant qu’elles ont connu ? Pas vraiment. Et en plus, je culpabilise, comme si c’était de ma faute. Quand je suis en arrêt je m’excuse auprès de mes collègues de ne pas être là pour les aider. Pour octobre rose, au ministère de l’Intérieur, ils ont fait fort cette année. Des courses à pied pour afficher leur soutien, des ventes d’écussons pour recueillir des fonds, et tous les collègues qui ont organisé des initiatives personnelles pour valoriser la lutte contre les cancers féminins. Et cerise sur le gâteau, fin octobre, quelques jours avant de passer à « Movember », l’équivalent pour les cancers masculins, pour conclure ce mois si spécial en beauté, la réforme de l’indemnisation des arrêts maladie, qui est applicable depuis mars 2025 et qui a été maintenue malgré les manifestations et la mobilisation de certains syndicats est enfin appliquée au ministère de l’Intérieur. Le cadeau ? 1000 euros. En moins. Une régularisation sur mon salaire, un manque sur mon compte en banque, des charges que je ne pourrais peut-être pas payer ce mois-ci, les fêtes de fin d’année qui approchent. Sans vouloir vous faire pleurer, je ne sais jamais si je pourrais encore souhaiter la bonne année celle d’après, et ça ne se fera pas dans l’opulence en 2025. Octobre Rose au ministère de l’Intérieur, correspond également au 1er mois de régularisation sur les traitements des fonctionnaires de l’application de la réforme instituant 10 % de suppression de salaire en cas de congé maladie ordinaire, les CMO. Depuis le début de la maladie en 2016, ce n’était déjà pas une période idéale pour se maintenir moralement, mais là, ils m’achèvent. Mes premiers mots ont été de me dire qu’il valait mieux être morte que malade dans ce ministère, et j’ai aussi pensé à l’ensemble de mes collègues qui se retrouvent dans la même situation. Il paraît qu’en plus de faire faire des économies à l’Etat, cette réforme doit aider à lutter contre les arrêts maladie de complaisance… Je pense à mon ancien voisin de bureau, qui lutte contre le même genre de saloperie depuis plus de deux ans et qui arrive à peine à marcher, je pense à la jeune mère de jumelles qui a dû s’arrêter de travailler avant le congé maternité légal sous peine de perdre ses enfants, et qui va vivre leur premier noël à la dèche, car sa grossesse a été considérée comme une « maladie ordinaire », et à celles et ceux qui sont dans le même genre de situation et sont en catégorie C, gagnent encore moins, ont un logement en banlieue hors de prix et qui vont peut-être se retrouver à la porte. Au ministère de l’Intérieur, ils ont un plan de mobilisation contre le suicide, un service de soutien psychologique opérationnel, un réseau externe de psychologues, un service social, un guide de la santé et de la sécurité au travail, une mission inclusion-handicap, sont labellisés « égalité- diversité », un super service de communication qui met en valeur les initiatives prises pour octobre rose notamment. Et tout en bas de la chaîne, loin de tout ça, avec notre découvert et notre morceau de paie en moins, il y a nous. »
Si rien ne vous choque dans cette situation, attendez votre tour.
La maladie n’est pas un plaisir. Elle frappe sans discernement,
« la dette » n’est pas celle des malades.
Abrogeons cette réforme. Pour toutes les Sylvia.
