Refonder la police autour de son éthique de service public et de son contrôle démocratique : la contribution de la CGT, non conviée aux tables rondes du gouvernement.
Quand le gouvernement a lancé son « Beauvau de la sécurité » fin 2020 — huit tables rondes pour « moderniser la politique publique de la sécurité » avant la future loi de programmation —, il n’y a convié que les organisations siégeant dans les instances représentatives du ministère. Non invitée, la CGT a néanmoins versé au débat sa propre contribution : un diagnostic et un projet de réforme de la police. La sécurité de demain, écrit-elle, doit être un service public, uniforme sur tout le territoire, doté de moyens, et contrôlé démocratiquement par la population. Le contraire, autrement dit, de la trajectoire suivie depuis vingt ans.
Le point de départ n’est pas un slogan, c’est un constat partagé jusqu’au sein de la profession : la police est de plus en plus coupée de la population. La confiance s’est érodée, les images de violences en manifestation ont durablement abîmé l’image des agents, et le sentiment d’un service débordé, lent à intervenir et à prendre en charge les victimes, achève de creuser le fossé. Pour la CGT, cette défiance n’est pas d’abord une affaire de « brebis galeuses » : elle est le produit de choix d’organisation.
Une institution désorganisée par ses propres réformes
Le procès central vise la réforme dite « corps et carrières » et celles qui l’ont suivie. En morcelant la hiérarchie et en généralisant une polyvalence fonctionnelle, elles ont, selon le texte, fait perdre à la police le sens de ses métiers. Le résultat : un policier sommé d’occuper tout le spectre de la fonction, donc de le faire imparfaitement ; des officiers cantonnés à des tâches administratives ; des commissaires « isolés dans une tour d’ivoire », soumis aux préfets et éloignés du terrain. Le diagnostic est contre-intuitif et assumé : il ne manque pas de chefs dans la police — ils sont aux mauvais endroits.
À ce désordre structurel s’ajoute une réalité matérielle et humaine que le ministère lui-même a fini par reconnaître : locaux dégradés, véhicules hors d’usage, exercices de tir rationnés, repos sacrifiés. La CGT y voit la clef de la dégradation des conditions de travail, aggravée par un système de primes au résultat jugé opaque et injuste — une logique qui récompense le zèle, multiplie les interpellations et sacrifie la prévention. À cela s’ajoute une souffrance psychologique trop peu prise en compte, dont le « trauma vicariant » est l’une des manifestations méconnues.
Le tournant répressif et le risque démocratique
Le deuxième fil est celui des libertés. La loi « sécurité globale » du 25 mai 2021 est présentée comme un contresens, et la censure partielle prononcée par le Conseil constitutionnel — sur l’article 24, sur les drones, sur la vidéosurveillance en garde à vue — comme une victoire de la mobilisation citoyenne, à laquelle la CGT a pris part aux côtés du Syndicat des avocats de France, du Syndicat de la magistrature et de la Ligue des droits de l’homme. Mais la doctrine de maintien de l’ordre, elle, reste inchangée.
C’est la critique la plus frontale du document. L’usage d’armes comme le LBD ou les grenades de désencerclement est jugé incompatible avec la gestion d’une foule ; la nasse, déjà fragilisée par le Conseil d’État, est dénoncée comme génératrice de débordements. En engageant des forces polyvalentes plutôt que les seules unités spécialisées, l’État transforme le policier en « bras armé » du pouvoir face à ses opposants — un paradigme dans lequel l’agent devient l’ennemi de la population. La même logique innerve la politique du chiffre et les contrôles d’identité de l’article 78-2, devenus trop permissifs et concentrant les tensions sur les plus fragiles.
Réforme de la police : refonder plutôt que rafistoler
Face à ce diagnostic, la CGT ne demande pas des rustines mais une refondation. Quatre propositions structurent le projet.
Les propositions phares
Une police nationale locale de terrain, visible, identifiable, en nombre suffisant, distincte des forces de maintien de l’ordre et tournée vers la protection des personnes plutôt que vers le tout-répressif.
L’abrogation de la réforme « corps et carrières », pour reconstruire des corps cohérents avec les missions, autour d’un tronc commun et de vraies filières, avec une formation repensée.
Une police d’investigation rattachée à la justice, pour garantir son indépendance et la séparation des pouvoirs, et rapprocher les OPJ des magistrats.
La suppression de l’IGPN dans sa forme actuelle, remplacée par un organe de contrôle indépendant associant policiers, magistrats, avocats, journalistes et société civile.
Au-delà de la police nationale : un même fil
La force du cahier est de ne pas s’arrêter à la seule police nationale, écueil habituel du débat. Il alerte sur la dérive de la police municipale, passée d’une force de proximité à une force supplétive, et défend son recentrage sur la prévention et l’îlotage. Il dénonce, dans la fiche sur les préfectures, la « captation de l’État territorial par le ministère de l’Intérieur » via les secrétariats généraux communs. La préfecture de police de Paris, héritière d’un statut d’exception, devrait selon la CGT être « républicanisée », c’est-à-dire ramenée dans le droit commun. Des focus sur l’égalité femmes-hommes et l’indépendance de l’OFPRA complètent ce panorama.
En somme, la contribution invite à inverser la question. Plutôt que de demander toujours plus de pouvoirs à une police coupée de ceux qu’elle protège, elle propose de refonder l’institution autour de son éthique de service public et de son contrôle démocratique. C’est, à dessein, un pari sur la confiance plutôt que sur la force.
Sécurité : propositions et revendications
Le cahier complet de l’UFSE-CGT et de la Fédération des services publics : 19 pages, 5 fiches et focus thématiques.
Au sommaire
- Fiche 1Introduction — la sécurité comme service public
- Fiche 2La police nationale — relations, formation, encadrement, maintien de l’ordre, IGPN, judiciaire, renseignement, DDPN
- Fiche 3La police municipale
- Fiche 4Les préfectures + focus SIC & égalité
- Fiche 5La préfecture de police de Paris + focus OFPRA
