Le trauma vicariant n’est pas une fragilité individuelle. Il est le produit direct des conditions d’exercice du métier policier, de l’exposition répétée à la violence et du déni institutionnel qui entoure encore les souffrances psychiques au travail.
Cet entretien date de 2018. Les années ont passé ; le constat, lui, n’a pas pris une ride — et c’est précisément le problème.
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Dans cet entretien, Marion Fareng, docteure en psychologie et psychologue clinicienne spécialiste du psychotrauma, décrit un mal qui frappe en silence celles et ceux dont le métier est d’affronter la violence des autres.
Exposition répétée à la violence, charge émotionnelle permanente, confrontation quotidienne à la détresse humaine : les métiers de la police, et plus largement de l’Intérieur, exposent les personnels à des risques multiples, trop souvent réduits à leur seule dimension physique. Une autre réalité traverse pourtant silencieusement les services : celle des atteintes psychiques liées à la nature même des missions.
Aux risques physiques — blessures, accidents — s’ajoutent des atteintes qui touchent l’affect et procèdent directement de l’activité : chocs psychologiques, confrontation à la violence extrême. C’est le cas du traumatisme dit « vicariant ».
01 — ComprendreUne blessure qui s’installe sans bruit
Contrairement au trouble de stress post-traumatique, qu’un seul événement peut déclencher, le trauma vicariant ne vient pas d’un choc vécu directement. Il s’installe par accumulation, à bas bruit, chez celles et ceux qui sont au contact permanent de la souffrance d’autrui.
Le traumatisme vicariant se développe plus insidieusement, par accumulation de situations stressantes, au fur et à mesure que la personne accueille des victimes, écoute des récits de souffrance, de violence.
Marion Fareng, psychologue clinicienne
Ses effets ne se voient pas tout de suite : troubles du sommeil, hypervigilance, flashbacks, repli, irritabilité, épuisement — mis trop souvent sur le compte d’une simple fatigue. Non pris en charge, ce psychotraumatisme peut évoluer vers un trouble de stress post-traumatique, que l’administration elle-même reconnaît comme un facteur de risque suicidaire. La chaîne est connue ; elle n’est pas traitée.
Ce qui rend ce mal particulier, c’est qu’il ne se contente pas d’épuiser : il déforme le rapport au monde de celui qui en souffre.
C’est un changement profond du cadre de référence interne de l’intervenant : une violation répétée de ses convictions, de ses croyances et de ses valeurs.
Marion Fareng, psychologue clinicienne
02 — Le déniUne souffrance professionnelle niée
Les atteintes psychiques liées au travail restent largement invisibilisées. On les renvoie encore trop souvent à des fragilités personnelles, alors qu’elles sont le produit des conditions dans lesquelles le métier s’exerce. Et un facteur aggrave tout : le silence, érigé en règle.
La culture de l’image forte est importante dans ce milieu, où le contrôle des émotions est au premier plan, voire leur répression — avec la crainte sous-jacente de paraître faible ou incompétent.
Marion Fareng, psychologue clinicienne
Banalisation, minimisation, peur de se voir retirer son arme : autant de mécanismes qui enferment l’agent dans sa souffrance, faute de pouvoir en parler. Tant que ce risque n’est pas nommé comme risque professionnel à part entière, il reste mal repéré, mal accompagné, mal réparé.
Quelles ressources pour les agents ?
Plusieurs dispositifs internes existent. Les connaître est un droit — encore faut-il qu’ils soient réellement accessibles et à la hauteur des besoins.
- Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO)
- Psychologues cliniciens internes, formés à la réalité du métier. Démarche volontaire, confidentielle et gratuite : hors de toute logique d’évaluation, d’aptitude ou de gestion RH, et sans trace au dossier administratif. Contact via le psychologue de secteur. Coordonnées du service. Urgence opérationnelle (soirs, nuits, week-ends, jours fériés) : 01 80 15 47 00
- Médecine de prévention et médecine statutaire
- Suivi médical, aptitude, aménagement de poste — en particulier au retour après un arrêt.
- Service social
- Accompagnement des difficultés sociales, familiales et financières qui se conjuguent souvent à la souffrance au travail.
Ces dispositifs s’inscrivent dans le programme de mobilisation contre le suicide, piloté depuis 2019 par la Cellule alerte prévention suicide (CAPS).
03 — Notre positionReconnaître, et agir sur le travail
L’existence du SSPO et la confidentialité qui l’entoure sont des acquis à défendre. Mais un service de soutien intervient en aval : il accompagne la souffrance, il n’agit pas sur ce qui la produit. C’est là que le compte n’y est pas.
Les moyens, d’abord. Quelques dizaines de psychologues pour l’ensemble de la police nationale : rapporté aux effectifs, le ratio dit assez l’écart entre l’affichage et la réalité du terrain.
La logique, ensuite. L’essentiel de l’appareil vise à détecter l’individu fragile, à le signaler, à gérer l’après. La part faite à l’organisation du travail reste marginale, quand elle n’est pas réduite à quelques moments de convivialité. C’est inverser l’ordre des choses.
Le révélateur, enfin. Après chaque suicide, le rapport diligenté par l’administration passe au crible le manque de personnels, le taux d’encadrement, les mutations refusées, la distance domicile-travail, le rythme des permanences.
Ces causes-là, l’institution les documente après le drame. Jamais elle n’en fait le levier d’une prévention en amont.
Pour la CGT-Intérieur, la reconnaissance du trauma vicariant et plus largement des atteintes psychiques liées au travail appelle des actes :
- l’inscription explicite de ces risques psychosociaux au document unique d’évaluation des risques (DUERP), au même rang que les risques physiques ;
- une reconnaissance facilitée de l’imputabilité au service et l’accès à la maladie professionnelle, pour que l’agent n’ait pas à prouver seul ce que le travail a produit ;
- le renforcement des moyens du SSPO et la garantie pérenne de son indépendance et de sa confidentialité ;
- des débriefings systématiques après les interventions les plus exposantes, et une formation réelle de l’encadrement ;
- la pleine saisine des F3SCT sur ces sujets, avec les moyens d’enquête correspondants ;
- une action sur l’organisation du travail — effectifs, encadrement, rythmes — c’est-à-dire sur les causes, et non plus seulement sur leurs effets.
La santé psychique des agents n’est pas une variable d’ajustement. Elle engage la responsabilité de l’employeur — et c’est à ce niveau que le combat doit se mener.